NOUVELLE HISTOIRE ÉCONOMIQUE


NOUVELLE HISTOIRE ÉCONOMIQUE
NOUVELLE HISTOIRE ÉCONOMIQUE

La nouvelle histoire économique est la science qui s’assigne pour tâche l’étude des faits économiques passés, à la lumière de modèles explicites testés selon les critères rigoureux de l’économétrie. Apparue à la fin des années cinquante aux États-Unis, elle a confirmé dès le début son originalité par rapport à l’histoire économique traditionnelle: d’abord, par un recours explicite à la théorie économique qui fournit un cadre conceptuel cohérent, capable d’expliquer rationnellement certains aspects de la production et de la répartition des richesses; en second lieu, par l’emploi des techniques statistiques élaborées par les économètres qui permettent de calculer les valeurs des coefficients structurels d’une fonction donnée et de déterminer leur degré de signification. Le nouvel historien économique doit donc répondre à un «double standard» (Donald N. McCloskey): il lui faut être à la fois un économiste et un historien, versé également dans les méthodes des deux disciplines.

Les origines de la nouvelle histoire économique

La nouvelle histoire économique est souvent plus connue sous son nom anglo-saxon, new economic history . En effet, elle a pris naissance dans les universités américaines, où elle a trouvé son terrain d’élection dans les départements de sciences économiques. Les départements d’histoire, eux, sont restés à l’écart du renouvellement. Dans leur grande majorité, les new economic historians sont, par formation, beaucoup plus des économistes que des historiens. Diverses raisons peuvent expliquer cette réunion des deux disciplines qui avaient tendance à s’ignorer depuis le dernier quart du XIXe siècle. Dans les années cinquante, les économistes se sont tournés vers les problèmes de la croissance à long terme, dans lesquels la dimension temporelle, c’est-à-dire l’histoire, joue un rôle essentiel. Les travaux de Simon Kuznets suscitaient des vocations; des projets de comptabilité nationale rétrospective étaient mis en chantier. À la même époque, l’économétrie avait effectué suffisamment de progrès pour qu’on pût envisager de tester des hypothèses sur des séries chronologiques remontant loin dans le passé – travail facilité par l’existence d’ordinateurs d’une utilisation aisée. L’histoire économique traditionnelle qu’on enseignait dans les départements d’économie n’attirait plus les étudiants, du fait du divorce total qui existait entre cette discipline et les acquis de l’analyse économique. Pour sauver cet enseignement, il fallait l’unifier avec la théorie économique et soumettre les conclusions auxquelles les historiens étaient parvenus à des vérifications qui préciseraient leur degré de validité et de rigueur. La percée est réalisée par Alfred H. Conrad et John R. Meyer, en 1958, dans leur article concernant la rentabilité de l’esclavage dans le sud des États-Unis avant la guerre de Sécession. À partir de 1960 se tient à l’université Purdue, à Lafayette (Indiana), un séminaire qui réunit les adeptes de la new economic history , récemment baptisée par Jonathan T. R. Hughes, tandis que Stanley Reiter invente le nom de cliométrie (de Clio, muse de l’Histoire). Le succès vient immédiatement. La nouvelle histoire économique monopolise désormais l’attention, elle conquiert les revues (The Journal of Economic History , Explorations in Economic History ). Certains des débats qu’elle relance donnent lieu à de multiples controverses, mais aussi à un approfondissement des recherches et des analyses et à un élargissement des sources utilisées. Au cœur de ces controverses, on trouve souvent les travaux de Robert W. Fogel, professeur aux universités de Chicago et de Rochester, puis à Harvard, qu’il s’agisse de l’économie de l’esclavage (Time on the Cross , 1974, avec la collaboration de Stanley L. Engerman) ou du rôle des chemins de fer dans la croissance économique des États-Unis (Railroads and American Economic Growth. Essays in Econometric History , 1964).

La nouvelle histoire économique des chemins de fer

L’histoire économique traditionnelle des chemins de fer américains a mis l’accent sur leur caractère indispensable pour le développement économique des États-Unis au XIXe siècle. Pour Robert W. Fogel, cet «axiome d’indispensabilité» contient l’affirmation implicite que l’économie américaine du siècle dernier était dépourvue d’une solution de rechange efficace et qu’elle était incapable d’en créer une. Cette proposition mérite d’être soumise à une analyse explicite et à une étude empirique. Il est donc nécessaire de comparer les bénéfices que tirent les États-Unis des chemins de fer avec ceux que leur aurait procurés le moyen de transport le plus efficace, s’il n’y avait pas eu de chemins de fer: les canaux pour le trafic à longue distance, le roulage pour le commerce local. Si les chemins de fer font apparaître un surplus social (social saving ) supérieur à celui des autres modes de transport, on peut en conclure qu’ils représentent un avantage pour la communauté. Mais avant d’affirmer que ce bénéfice est tel que les chemins de fer ont été indispensables, il est nécessaire de le rapporter au produit national brut, afin de mesurer son ampleur relative et son effet sur la croissance économique. Le calcul du surplus social ou, en termes relatifs, du taux de rentabilité sociale (à ne pas confondre avec le taux de rentabilité privé du capital investi) suppose la formulation d’une situation conditionnelle irréelle (counterfactual ), du type: si les États-Unis n’avaient pas disposé des chemins de fer au XIXe siècle... Une telle hypothèse, que les historiens traditionnels n’apprécient guère, quoiqu’ils en fassent, sans le savoir, un usage implicite fréquent, n’est valide que si les conditions concomitantes ne changent guère au cours de la période. Or, en phase de croissance à long terme, il est peu plausible qu’il en soit ainsi et, dans ce cas, la clause ceteris paribus (toutes choses restant égales par ailleurs) impose une hypothèse trop irréaliste. Sans doute serait-il possible de pallier ce défaut en construisant un modèle d’équilibre général, dont les équations permettraient de mesurer l’effet d’une variable économique tenue constante sur toutes les autres variables endogènes du système. Seul Jeffrey G. Williamson a tenté une entreprise de ce genre, en maintenant constant le prix du transport ferroviaire entre 1870 et 1910. Tous les autres nouveaux historiens économiques ont eu recours à des modèles d’équilibre partiel.

Cela tend à limiter l’ampleur des révisions auxquelles ils sont parvenus. Pour Fogel, le véritable surplus social est la différence entre le niveau du revenu national qui fut réellement atteint en 1890 et celui qui l’aurait été si l’économie s’était adaptée de la manière le plus efficace possible à l’absence du chemin de fer (diminution des superficies cultivées, développement d’autres moyens de transport); cette définition élimine donc la clause ceteris paribus . Au contraire, pour Albert Fishlow (American Railroads and the Transformation of the Antebellum Economy , 1965) et pour G. R. Hawke (Railways and Economic Growth in England and Wales, 1840-1870 , 1970), le surplus social est le coût que devrait supporter la société si, pendant une année , elle devait se passer de la voie ferrée, étant entendu que le volume et les directions du trafic resteraient constants. Ces historiens ne postulent donc aucune adaptation et ne cherchent pas à mesurer ce que serait l’économie nationale, si le chemin de fer n’avait jamais été introduit. Aux États-Unis, Fogel trouve pour l’année 1890 un surplus social égal à 4 p. 100 du produit national brut; pour 1859, Fishlow calcule une estimation qui s’élève à 3,3 p. 100. Pour l’Angleterre et le pays de Galles en 1865, Hawke propose un chiffre de 4,1 p. 100 pour le fret de marchandises, à quoi il faudrait ajouter de 2,6 à 7,1 p. 100 pour le transport des passagers, ce qui donnerait un total variant, selon les estimations retenues, entre 6,7 et 11,2 p. 100 du revenu national. Si l’on est frappé par la faiblesse de ces pourcentages, on peut en conclure que les chemins de fer n’ont pas été indispensables à la croissance économique au XIXe siècle. La révolution industrielle est un phénomène trop complexe pour être liée étroitement aux innovations dans un seul secteur. Néanmoins, ces résultats n’infirment pas l’importance des chemins de fer, car il faudrait pouvoir les comparer à d’autres innovations; d’autre part, l’analyse des effets du développement ferroviaire vers l’amont et l’aval devrait être plus poussée. Vers l’amont, il est certain que Rostow, dans sa description du take-off (décollage économique), a beaucoup exagéré l’influence des chemins de fer sur l’essor de l’industrie du fer; la nouvelle histoire économique a montré que, pendant cette phase jugée cruciale, la demande des compagnies ferroviaires n’a jamais absorbé plus du cinquième de la production de fonte. Vers l’aval, il est plus difficile de quantifier les avantages dus à une meilleure intégration des marchés, consécutive à la construction de voies ferrées (exploitation de ressources naturelles peu accessibles, nouvelles localisations de l’activité économique, élargissement des marchés). Du fait de son statut scientifique, la nouvelle histoire économique ne peut atteindre que des résultats partiels, souvent même très limités, mais en fait beaucoup plus solides que les synthèses de l’histoire traditionnelle qui ne sont que des juxtapositions d’explications plus ou moins cohérentes.

La méthode de la nouvelle histoire économique

Plus qu’une longue exposition de méthodologie, un exemple concret fera mieux comprendre la manière dont procèdent les nouveaux historiens économiques. Soit à expliquer la croissance de la production de fonte aux États-Unis de 1842 à 1858. Les statistiques montrent un rapide essor jusqu’en 1847, suivi par une stagnation qui se prolonge jusqu’à la veille de la guerre de Sécession. Quels sont les facteurs qui rendent compte d’une évolution aussi contrastée? Serait-ce, comme le pensaient les protectionnistes de l’époque, l’effet des seules variations du tarif douanier, très protecteur en 1842, plus libéral en 1846? Ou bien, de l’avis de Taussig, faut-il y voir essentiellement une conséquence de l’innovation technique, le tarif n’exerçant d’influence sensible que sur la production de fonte au charbon de bois, et non sur celle de fonte à l’anthracite?

Reprenant la question, Fogel et Engerman commencent par construire un modèle emprunté à l’économie néo-classique. Les prix et les quantités de fonte sont déterminés par l’offre et la demande; l’équilibre s’établit à l’intersection des courbes d’offre et de demande, qui ont pour équations, respectivement pour la quantité demandée et pour la quantité offerte:

L’équation (1) est une équation de la demande (où la production Q1 est fonction négative du prix P, 﨎 est le coefficient d’élasticité de la demande par rapport au prix) et d’un ensemble de variables exogènes, résumées par le symbole D, susceptibles d’occasionner un déplacement de la courbe de demande. Dans le cas évoqué ici, un test statistique montre que les variables les plus appropriées sont I, l’investissement intérieur brut aux États-Unis (car la fonte sert principalement à la fabrication de biens d’investissement), et le prix Pi de la fonte importée (car la fonte importée est le principal substitut de la fonte américaine).

L’équation (1) développée devient:

b est une constante de dimension et où 祥 et 﨎i sont les coefficients d’élasticité de la production respectivement par rapport à l’investissement et par rapport au prix de la fonte importée.

L’équation (2) est une équation d’offre, où la production est fonction positive du prix ( 塚 est le coefficient d’élasticité de l’offre par rapport au prix) et d’un ensemble de variables exogènes S qui englobe les facteurs de production (travail, capital, matières premières). Faute de données suffisantes concernant les séries chronologiques de ces facteurs, on peut se contenter, en première approximation et au prix de certaines restrictions a priori, d’estimer 塚 à partir des parts relatives de chaque facteur lors du recensement de 1860. S sera égal à Q/P size=1.

La résolution du système d’équations simultanées (1) et (2) donne la solution de la production et celle du prix d’équilibre:

e étant la base des logarithmes népériens, u et v étant des variables aléatoires non corrélées.

Comme on s’intéresse surtout à l’explication du taux de croissance, il convient de remplacer les variables des équations (4) et (5) par leur taux de croissance annuel moyen. L’astérisque qui surmonte le symbole indique qu’il s’agit d’un taux de croissance. On obtient ainsi des nouvelles équations d’équilibre:

Le modèle construit, reste à estimer les coefficients en calculant une régression multiple sur les séries temporelles des années 1842-1858. À titre d’exemple, en transformant les valeurs en leurs logarithmes, l’équation (5) donne les coefficients suivants:

où le coefficient de détermination R2 est égal à 0,96 et où D. W. (test de Durbin-Watson) est égal à 1,09. Les chiffres entre parenthèses dans la formule sont les valeurs calculées de t (t de Student = coefficient de régression/écart-type de ce coefficient).

Avec 塚 = 4,18 et 﨎 = 1,57, on calcule l’élasticité 祥 égale à 0,106/0,174 = 0,61 et 﨎i égale à 0,290/0,174 = 1,67. Il est désormais aisé d’estimer l’équation (7):

La conclusion s’impose: la croissance de la production de fonte aux États-Unis est due entièrement au déplacement de la courbe d’offre, puisque la contribution de la demande est négative. En effet, du côté de la demande, l’influence positive de la croissance de l’investissement est plus que contrebalancée par l’influence négative de la baisse du prix de la fonte importée, consécutive à la fois à la diminution du tarif douanier en 1846, aux conditions du marché britannique et à la baisse des frais de transport. Du côté de l’offre, il ne faut pas en conclure prématurément que le progrès technique est le principal facteur responsable de la croissance. Une analyse plus fine devrait étudier les deux secteurs indiqués: la fonte à l’anthracite et la fonte au charbon de bois.

Cet exemple permet de discerner l’originalité de la méthode de la nouvelle histoire économique: construction de modèles économiques explicites fondés sur la théorie néo-classique, estimation des paramètres à l’aide de techniques économétriques, conclusions limitées (et souvent remises en cause du fait de la nature des hypothèses sous-jacentes) qui permettent d’établir une hiérarchie des facteurs. Cette exigence de rationalité fait de la nouvelle histoire économique une des rares formes de la discipline historique qui mérite le qualificatif de scientifique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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